Comme j'étais à Londres pour un thé à la Chambre des Lords organisé par la Sherlock Holmes Society of London, j'en ai profité pour voir l'exposition Zurbarán à la National Gallery.
Je dois avouer que mon intérêt pour lui s'est estompé avec le temps. Plus jeune, j'avais été fascinée par ses Saint-François debout, mais ses galeries de saints en extase et le manque de variété dans les visages ont fini par me lasser. J'avais vu, l'an dernier, l'exposition de Lyon où déjà j'avais été choquée de voir ses "peintures à la chaîne". Ici, j'ai retrouvé des oeuvres exposées là-bas, mais aussi d'autres, heureusement.
Francisco de Zurbarán (1598-1664) fut l'un des peintres les plus remarquables de l'Espagne du 17e siècle. Né dans la région peu peuplée d'Estrémadure, il se rendit à Séville à l'âge de quinze ans.
Dans cette ville portuaire étroitement liée aux vice-royautés espagnoles des Amériques, Zurbarán apprit l'art de la peinture, de la sculpture et de la dorure. C'est là que, tout au long d'une carrière qui débuta au milieu des années 1620 et s'étendit sur quarante ans, il développa une vision unique de ce que la peinture pouvait accomplir.
Du vivant de Zurbarán, l'Église catholique réaffirma l'importance de l'art comme moyen de nourrir la dévotion. Le génie de Zurbarán résidait dans sa capacité à transmettre les mystères de la foi par une combinaison de figures sculpturales, d'un éclairage dramatique et d'un naturalisme intense.
Des natures mortes si petites qu'elles tiennent dans la main aux retables atteignant 15 mètres de haut, la production de Zurbarán était aussi prodigieuse que variée. Il employait un nombre considérable d'artistes dans son atelier, forma son fils Juan (1620-1649) à la peinture de natures mortes et travailla un temps à la cour du roi Philippe IV.
Cette exposition prend pour point de départ certaines de ses premières toiles, où se révèle déjà l'originalité qui caractérisait l'art de Zurbarán.
Suite à ses premiers succès, Zurbarán fut officiellement invité par le conseil municipal à s'installer à Séville en 1629. Les commandes des ordres religieux de la ville affluèrent alors. Pour certains, Zurbarán réalisa des œuvres uniques ; pour d'autres, il produisit plus de vingt tableaux.
Les nombreuses institutions religieuses de Séville tiraient leur origine de l'immense richesse de la ville et de la profonde dévotion de ses citoyens.
Depuis 1503, son port détenait le monopole du commerce et du transport vers les territoires espagnols des Amériques. Une immense richesse afflua à Séville et de nombreux missionnaires la quittèrent.
Bénéficiant de cette prospérité, les ordres religieux du sud de l'Espagne rivalisèrent pour posséder les édifices les plus grandioses et les plus richement décorés.
Le retable de Notre-Dame de la Défense, haut de quinze mètres et dont trois peintures sont exposées ici, témoigne du talent de l'artiste à l'apogée de son art. La popularité de Zurbarán comme peintre de scènes religieuses était due à son art narratif puissant et inventif, qui rendait les épisodes complexes de l'histoire des ordres lisibles et immédiats.
Représentées à taille réelle, avec un éclairage dramatique et vêtues de vêtements décrits avec précision, ses figures semblaient sortir du monde contemporain.
Les saints monumentaux à figure unique de Zurbarán comptent parmi ses réalisations les plus marquantes. Ils se tiennent immobiles, en pleine contemplation, drapés de tissus qui, somptueux ou usés, mettre en valeur son talent exceptionnel de peintre de vêtements et de textiles.
L'intérêt de Zurbarán pour les tissus trouve peut-être ses racines dans ses premières années. Son père, marchand, faisait parfois commerce de tissus et, vers la fin de sa vie, Zurbarán lui-même s'y est adonné en vendant du fil de soie sévillane à un fournisseur à Madrid.
Selon la légende, après la mort de saint François en 1226, son corps demeura debout et intact dans son tombeau à Assise, un miracle dont furent témoins deux papes au XVe siècle.
Représenté dans une niche de pierre peu profonde, le saint défunt lève les yeux au ciel avec dévotion, la bouche ouverte en extase.
En 1634, Zurbarán fut appelé à Madrid pour peindre pour le roi Philippe IV, la commande la plus prestigieuse de sa carrière. Le portrait irait dans la Salle des Royaumes du nouveau palais de Philippe. Hommage visuel à la puissance de la monarchie espagnole, cette grande salle était ornée de peintures représentant des victoires espagnoles et des portraits royaux, dont beaucoup furent réalisés par Diego Velázquez.
Zurbarán y contribua avec au moins une peinture de bataille et une série de dix œuvres illustrant les Travaux d'Hercule, le fondateur mythique de la monarchie espagnole.
Entre 1636 et 1649, il exporta plus de 120 tableaux vers les Amériques espagnoles, principalement à Lima, capitale de la vice-royauté du Pérou, mais aussi à Buenos Aires et à Portobelo.
Récemment attribuée à Zurbarán, cette peinture qui suit est unique dans l'art du 17e siècle et ses origines sont mystérieuses. Mentionnée pour la première fois sur un escalier du palais du Retiro en 1661, elle pourrait représenter un géant.
A-t-elle été peinte pour un décor de théâtre ? À cette échelle, elle devait être conçue pour susciter l'admiration, la surprise et même la crainte chez ceux qui la découvraient.
Stylistiquement, la forte luminosité, les traits rudes et le front ridé du personnage rappellent la série d'Hercule.
Les radiographies révèlent que le personnage était initialement chauve, comme si Zurbarán avait commencé à peindre un général romain avant de se raviser et d'opter pour ce personnage plus rustique.
Joseph et Asher font partie d'une série de tableaux représentant Jacob et ses fils, conservés en Angleterre depuis les années 1720 et au palais d'Auckland depuis les années 1750.
Ils constituent le plus important ensemble de peintures de Zurbarán au Royaume-Uni et furent parmi les premiers à quitter l'Espagne pour une collection européenne. Joseph, vêtu d'un habit richement orné, tient un bâton et une pétition, symboles de son rang élevé à la cour pharaonique d'Égypte.
L'un des sujets les plus originaux que Zurbarán et son atelier ont produits pour les Amériques espagnoles était celui des Douze Tribus d'Israël.
Selon le Livre de la Genèse, la terre de Jacob fut partagée entre ses douze fils. Du vivant de Zurbarán, certains chrétiens croyaient que les Amérindiens descendaient de dix de ces tribus.
Les tableaux représentant les fils de Jacob avaient donc une résonance particulière pour les institutions catholiques qui cherchaient à convertir la population locale.
Zurbarán attribua à chaque figure monumentale des objets distinctifs, les détachant en silhouette sur des paysages lointains. Ici, Asher porte un panier de petits pains soigneusement représentés, fruit de son labeur dans les champs à l'arrière-plan.
Les alcarrazas sont des cruches en terre cuite qui ont la propriété de garder l'eau fraîche par évaporation.
Les études minutieuses, de chaque côté du tableau central, ont été redécouvertes en 2023 dans une collection privée et jamais exposées avant au public.
J'ai pris l'ensemble, mais au moment de photographier celle de gauche de près, un gardien m'a arrêtée en montrant le sigle d'interdiction ion, sur le cartel. C'est la raison pour laquelle je n'ai pris que celle de droite.
Ces peintures éclairent d'un jour nouveau les méthodes de Zurbarán : il réalisait des études scrupuleuses d'objets individuels avant de les intégrer, à la même échelle, dans des compositions achevées
Seule nature morte signée et datée de Zurbarán, ce tableau est devenu une icône de l'art espagnol du 17e siècle. D'une facture sophistiquée mais d'une composition simple, le charme de l'œuvre réside dans la disposition sensible et équilibrée des objets sur une surface en bois poli.
L'atmosphère solennelle, ainsi que la tasse d'eau et la rose, symboles de la Vierge Marie, suggèrent une possible signification religieuse, bien que le tableau soit tout autant une célébration du talent de Zurbarán.
Lors de sa redécouverte il y a un siècle, les spectateurs ont perçu une parenté entre ce tableau et les toiles modernes et abstraites de Cézanne et Picasso.
Ce petit tableau, qu'il s'agisse d'une toile indépendante ou d'un fragment détaché d'une composition plus vaste, est manifestement lié à la splendeur de la Nature morte aux citrons, aux oranges et à la rose de Zurbarán.
La tasse d'eau symbolise la pureté de la Vierge. La rose lui est également associée et, lorsqu'elle est sans épines, comme ici, à l'Immaculée Conception.
À l'instar de ses autres petites représentations de récipients individuels, il pourrait s'agir d'une étude réalisée par l'artiste en vue de la réalisation de tableaux plus importants.
En remerciement de l'exaucement de leurs prières pour un enfant, Joachim et Anne, âgés, firent vœu de consacrer la vie de leur fille à Dieu.
Sous le pinceau de Zurbarán, la dévotion de la jeune Vierge Marie à la prière devient un moment poignant. Joachim a le regard abattu tandis qu'Anne s'efforce de faire manger sa fille.
La précision avec laquelle Zurbarán représente les objets associés à Marie, certains que l'on retrouve dans ses natures mortes, comme la coupe d'eau et la rose, confère au tableau un naturalisme intense.
Zurbarán créa un sujet entièrement nouveau, et une manière inédite de le représenter, en montrant la Vierge et le jeune Christ ensemble dans un cadre domestique.
Le Christ s'est piqué le doigt à une couronne d'épines, prémonition de ses souffrances futures. Sa résignation sereine fait pleurer sa mère qui, accablée de tristesse, pose sa tête sur sa main.
La force émotionnelle du tableau est magnifiée par la composition gracieuse de Zurbarán, ses couleurs éclatantes et les éléments vivants de la nature morte.
Une femme, nommée Véronique, essuya le visage du Christ de son voile alors qu'il portait la croix sur laquelle il allait être crucifié. Miracleusement, croyait-on, son image s'imprima sur le tissu.
Plutôt que de peindre le visage du Christ avec un réalisme conventionnel, comme c'était l'usage, Zurbarán l'imagina tel qu'il aurait pu être : une tache indistincte, les yeux hantant le vide. Le tableau est signé sur un morceau de papier qui semble collé à la toile, témoignant de la capacité de Zurbarán à imiter la réalité.
Dans le tableau suivant, La Vierge allaite son enfant, un sujet rare dans l'Espagne du 17e siècle.
Signée discrètement sur le montant en bois de la crèche, cette œuvre est un exemple exceptionnel du style adopté par Zurbarán à la fin de sa vie : une atmosphère paisible et intime, une palette sobre et des contours adoucis.
Probablement commandée par un noble madrilène raffiné, cette œuvre touchante était destinée à inviter à une longue contemplation et à la prière.
Peinte l'année où Zurbarán s'installa à Madrid, la scène qui suit représente le jeune Christ sur les genoux de sa mère, tandis que son cousin lui montre un chardonneret.
L'assiette de pommes posée sur le rebord de la fenêtre est un détail typique des natures mortes que Zurbarán intégrait à ses toiles depuis des décennies.
Cependant, le fond éclairci et la composition harmonieuse, qui rappellent les œuvres de Raphaël (1483-1520) que Zurbarán put admirer à Madrid, illustrent le style tardif de l'artiste.
L'exposition montrait également deux oeuvres du fils de Francisco de Zurbarán, Juan de Zurbarán (1620-1649).
Dans ce tableau, les raisins mûrs, disposés de manière à capter la lumière, font peut-être allusion à l'histoire de Zeuxis,l'artiste grec antique, qui peignait des raisins si réalistes que les oiseaux tentaient de les picorer.
Le support en cuivre lisse et réfléchissant sur lequel l'œuvre est peinte a permis à Juan de saisir avec précision les fruits, les feuilles, les tiges et l'éclat de l'assiette.
L'une des vingt seules œuvres conservées de Juan de Zurbarán, ce tableau témoigne de la délicatesse et de la précision de sa technique.
Des citrons frais et des fleurs parfumées débordent d'un panier d'osier finement tressé.
Le petit oiseau est un chardonneret, dont le plumage rouge sang était associé à la mort du Christ. Il est perché sur un bol en porcelaine chinoise orné d'un motif récurrent de cerf, un accessoire d'atelier utilisé par le père et le fils.
Après l'exposition, je suis allée voir, tout près, la statue que Banksy a récemment installée, dans la nuit du 28 au 29 avril.
Elle représente un homme en costume tenant un grand drapeau qui l'aveugle alors qu'il s'avance hors du socle sur lequel il se tient.
Ironiquement, elle est à proximité de monuments commémorant l'histoire impériale et militaire britannique tels que celui d'Édouard VII et le mémorial de la guerre de Crimée. La statue dorée à l'arrière-plan est Athéna, déesse grecque de la guerre, parmi d'autres attributs. Elle orne la façade du fameux club Atheneum.
Un représentant de Sadiq Khan, le maire de Londres, a déclaré que l’œuvre de Banksy « suscite toujours un vif intérêt et de nombreux débats, et le maire espère que sa dernière création pourra être préservée pour le plaisir des Londoniens et des visiteurs ».
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