En 1918, après avoir donné une série de concerts très bien accueillis à Chicago, Sergueï Prokofiev fut sollicité par le directeur de la Chicago Opera Association, Cleofonte Campanini, pour composer un opéra.
Par chance, Prokofiev avait déjà rédigé un livret pendant son voyage vers l'Amérique, inspiré d'une pièce italienne de Gozzi dans le style parodique de la commedia dell'arte, elle-même une adaptation du conte de Giambattista Basile.
Il s'était fondé sur la traduction en russe de Vsevolod Meyerhold et avait insufflé une touche de surréalisme à ce mélange de commedia dell'arte.
Le russe n'aurait pas été acceptable par un public américain et l’anglais de Prokofiev était rudimentaire ; c’est ainsi qu’avec l’aide probable de la soprano Vera Janacopoulos, Prokofiev opta pour le français.
Le prologue donne le ton de la satire, dans lequel les Tragiques, les Comiques, les Lyriques et les Têtes vides se dispute pour décider du contenu de l'opéra qui suivra. Au bout du compte, tout y sera, dans un récit tragi-comique plein de fantaisie.
Il faut sauver le fils du Roi de trèfle, qui sombre dans la mélancolie. On convoque pour cela le bouffon Truffaldino qui promet de merveilleux divertissements.
Le ministre Leandro, lui, fait tout pour l'empêcher car il aime Clarice, nièce du roi, qui lui promet sa main et la couronne si le prince venait à disparaître.
J'ai été surprise que toute l'oeuvre soit en parlé-chanté. C'est un mode que je n'apprécie guère et je lui préfère les mélodies qu'on peut fredonner, le bel-canto, voire les airs de bravoure.
Heureusement, la mise en scène et les costumes de Laurent Pelly en font du beau théâtre, porté par une scénographie originale et mis en valeur par les jeux de lumière.
La partition, très parlante, avec des rythmes originaux, a été habilement utilisée pour le jeu des interprètes qui ont parfaitement transmis l'esprit comique de la commedia dell'artea.
Sous la baguette de Dmitry Matvienko, l'Orchestre de l'Opéra a brillé autant que les interprètes sur scène dont il a su ménager le souffle. Cerise sur le gâteau, outre leurs qualités vocales, les Choeurs de l'Opéra ont pu incarner avec allant les très nombreux personnages.
Le mage Celio vient aider Truffaldino pour sauver le prince. Le jeu de scène de Daniel Mirosław, est truculent à souhait, porté par un beau baryton.
Les méchants adversaires, Leandro et Clarice, interprétés avec humour par Damien Pass et Lucie Roche, ont le soutien de la maléfique Fata Morgana, endossée avec entrain par Gabrielle Philiponnet, et son esclave Sméraldine.
Lors d’une fête organisée pour divertir le Prince, elle s'invite pour semer le désordre mais, en trébuchant, elle tombe à la renverse et c'est cette chute qui, enfin, réussit à faire rire le prince.
Furieuse, Fata Morgana maudit le Prince en lui inspirant une passion irresistible pour trois oranges gardées par la féroce cuisinière Créonte. Aidé de Truffaldino et du mage Celio, le Prince se lance à leur recherche et se retrouve dans l'antre de l'ogresse.
Grâce à la magie, la terrible créature est pourtant détournée par un simple ruban scintillant tandis que le prince emporte les oranges.
C'est un moment formidable que nous donne Jean-Fernand Setti, passant en un instant de l'épouvante à la minauderie !
Dans un long voyage éprouvant pour rapporter les oranges au palais, le prince fait escale dans un désert aride et s'endort.
Truffaldino, assoiffé, croit pouvoir se désaltérer en ouvrant deux oranges qui s'avèrent contenir deux princesses qui, hélas, expirent faute d'eau.
Tandis qu'il part à la recherche d'une source, le prince s'éveille et ouvre la troisière orange. Il y trouve Ninette, une princesse mourant de soif qu'il sauve in extremis grâce à un seau d'eau apparu par magie.
Il s’éprend de la belle jeune fille qui le supplie d'aller lui chercher une belle robe avant de la présenter à la cour. En l'absence du prince, la vile Sméraldine, envoyée par Fata Morgana, la change en rat et prend sa place.
Que ce soient pour la remarquable réalisation des oranges ou pour les tours de passe-passe, la séquence est très réussie. On s'extasie, on frémit... bref, on s'amuse !
Quand arrive la cour, le prince est horrifié : il ne veut pas épouser Sméraldine et se désespère de la disparition de Ninette.
Refusant de l'écouter, le roi le rappelle à ses devoirs et l'oblige à tenir ses engagements : le prince a donné sa parole, il doit l’épouser !
Heureusement, le jour du mariage, grâce à la magie, Ninette reprend forme humaine et tout est bien qui finit bien pour les gentils tandis que les méchants sont condamnés.
J'ai été ravie de retrouver ici le style foisonnant de Laurent Pelly dont j'ai eu le plaisir de voir le travail ici même, pour Viva la Mamma!, Barbe-Bleue, Il turco in Italia et Le Roi Carotte.
Chacune de ses mises en scène est jalonnée de belles trouvailles, mises en valeur ici par la scénographie de Caroline Ginet et les lumières de Michel Le Borgne.
L'Amour des trois oranges - Opéra en 1 prologue et 4 actes - 1921
Compositeur Sergueï Prokofiev
Livret du compositeur et de Véra Janacopoulos, d’après la pièce éponyme de Carlo Gozzi
Direction musicale Dmitry Matvienko Chef des Choeurs Benedict Kearns
Mise en scène et costumes Laurent Pelly
Scénographie Caroline Ginet - Lumières Michel Le Borgne
Le Roi de trèfle, basse : Piotr Micinski
Le Prince, ténor : Linard Vrielink
La Princesse Clarice, mezzo-soprano : Lucie Roche
Leandro et Farfarello, baryton-basse : Damien Pass
Truffaldino, ténor : Robert Lewis***
Pantalon, baryton : Marc Mauillon
Le Magicien Celio, basse : Daniel Mirosław
Fata Morgana, soprano : Gabrielle Philiponet
Linette, contralto : Barbara Skora*
Nicolette, mezzo-soprano : Déborah Salazar*
Ninette, soprano : Giulia Scopelliti ***
La Cuisinière, basse enrouée (travestie) : Jean-Fernand Setti
Sméraldine, mezzo-soprano : Céleste Pinel
Le Maître de cérémonie, ténor : Cătălin Pop*
Le Héraut, basse : David Rother*
Orchestre et Choeurs de l’Opéra de Lyon
* Solistes du Lyon Opéra Studio / *** Solistes du Lyon Opéra Studio promotion 2022 – 2024
Répétitrice vocale Kirsten Schötteldreier
Nouvelle production - Coproduction Opéra de Lyon, Opéra royal du Danemark, Théâtre national de l’Opéra-Comique, Opéra national du Rhin
Photographies : Paul Bourdrel
Durée : 2h30, entracte inclus
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