Le premier cours "Les pierres de Venise" est une promenade dans le quartier du campo Santa Margherita, à environ une demi-heure de ma résidence.
Je m'y suis rendue en découvrant une partie de la ville que je n'avais pas encore vue.
Encore une fois, le GPS m'a fait une surprise. J'avais demandé un trajet à pied, et j'ai découvert par la suite qu'il y a bien un pont pour aller de Canareggio à Dorsoduro.
Néanmoins, j'ai été dirigée jusqu'à l'embarcadère d'un traghetto. Comme j'en avais gardé un bon souvenir, ça ne m'a pas dérangée.
Il faut savoir qu'une grande gondole coûte autour de 100 € pour une demi-heure. Le traghetto, lui, est une petite gondole pour 12 personnes qui, moyennant 2€ (prix affiché), traverse le canal. Il n'y a que deux bancs et on s'assied aussi sur le bord.
Ça roule et tangue un peu quand un bateau passe vite à côté alors, quand c'est plein, les gens debout doivent savoir garder l'équilibre !
En fait, j'ai donné les 2€ au pilote mais il m'a rendu 30 centimes. J'ai interrogé plus tard la conférencière à ce sujet et elle m'a dit que j'avais dû avoir un tarif "Résident".
C'est probablement grâce aux souliers vernis et au sac à main car j'ai remarqué que les touristes ont la fâcheuse habitude de s'équiper comme en randonnée de campagne, chapeau inclus. 😄
Le traghetto est dirigé par un gondolier à l'avant et un autre à l'arrière.
C'est amusant mais la traversée ne prend que quelques minutes et j'ai repris le chemin à pied, partagée entre l'envie de tout photographier et la conscience que j'avais rendez-vous avec la guide.
Peu confiante quant au GPS, j'ai plusieurs fois eu l'impression d'être dans une impasse et de devoir faire demi-tour mais ici, j'ai eu la chance de voir une personne aller jusqu'au bout ... et disparaître.
J'ai donc suivi sa trace.
Venise, vieille de plus de 1500 ans et construite sur des îlots boueux, repose sur des millions de pilotis en bois de chêne, de mélèze ou d'aulne.
Pour les installer, les bâtisseurs asséchaient d'abord la zone en installant un bassin de travail temporaire délimité par des barrières étanche formées d’une double rangée de pilotis, remplie de boue.
Les pilotis étaient taillés en pointe pour permettre leur enfoncement sur environ 3 à 5 mètres dans la vase de la lagune jusqu'à atteindre la couche géologique stable appelée le caranto. Les ouvriers les enfonçaient à coups de massues ou de marteau-pilon, en procédant méthodiquement en spirale de l'extérieur vers le centre. La densité était de 9 à 36 pilotis par mètre carré selon leur taille.
Les têtes des pilotis étaient ensuite sciées à l'horizontale pour former une surface plane située juste en dessous du niveau de la mer.Deux couches croisées de planches et de madriers en bois (les zatteroni ou madieri) étaient fixées par-dessus pour répartir uniformément le poids du futur bâtiment.
Il y a une idée reçue selon laquelle le bois sous la ville ne pourrit pas car il est en milieu anaérobie. En réalité, les bactéries attaquent le bois même en l'absence d'oxygène mais leur action est beaucoup plus lente que celle des champignons et des insectes. De plus, l'eau remplit les cellules vidées par les bactéries, permettant aux pilotis de conserver leur forme.
Personne ne connaît précisément le nombre de millions de pilotis qui se trouvent sous la ville, mais on compte 14 000 pilotis dans les fondations du seul pont du Rialto, et 10 000 chênes sous la basilique Saint-Marc, construite en 832 après JC.
Le principe repose sur l'idée de renforcer le sol en plantant autant de pilotis que possible, augmentant considérablement la friction entre les pilotis et le sol. C'est la pression hydrostatique, ce qui signifie essentiellement que le sol "agrippe" les pilotis si plusieurs sont insérés de manière dense au même endroit.
Cette technique a été mentionnée par l'ingénieur et architecte romain du Ier siècle, Vitruve. Les Romains utilisaient des pilotis immergés pour construire des ponts, eux aussi proches de l'eau.
La République de Venise commença rapidement à protéger ses forêts afin de garantir suffisamment de bois pour la construction et les navires.
Sur les fondations en bois, les ouvriers posaient les fondation en pierres du bâtiment.
La pierre principale, emblématique de la naissance de Venise, provenait des carrières de la péninsule d'Istrie (actuelle Croatie).
La pierre d’Istrie est en calcaire très dense qui ressemble à du marbre. Elle est quasiment imperméable. Elle résiste de manière exceptionnelle à la corrosion de l'eau salée et aux assauts du temps.
Elle a été utilisée pour réaliser les fondations émergées, c’est-à-dire les plateformes posées directement sur les pilotis en bois afin de créer une barrière étanche contre l'humidité. Elle constitue également les soubassements des palais, les ponts et les façades de nombreux monuments.
Le marbre, importé de toute la Méditerranée et notamment de Grèce, de Carrare ou de Vérone, était le symbole de la richesse de la République de Venise.
En raison de son poids considérable, il n'était jamais utilisé pour les structures intérieures mais exclusivement pour le parement des façades principales des palais et des églises.
Bien qu'il ne s'agisse pas d'une pierre naturelle mais d'argile cuite, la brique rouge est le véritable corps architectural de Venise car, pour éviter que les bâtiments ne s'enfoncent, il fallait construire léger.
La brique, bien moins lourde que la pierre d'Istrie ou le marbre, compose la quasi-totalité des murs intérieurs et des structures cachées de la ville. Pour bloquer l'humidité, les maçons intercalaient régulièrement des lignes de pierre d'Istrie entre les rangées de briques.
Le trachyte des monts Euganéens est une pierre volcanique grise et rugueuse qui provient des collines situées près de Padoue, en Vénétie.
Antidérapante et résistante à l'usure, elle a été massivement utilisée pour le pavage des rues, des places (campi) et des quais.
Au fait, pourquoi une ville avec une urbanisation galopante gardait-elle de grandes places dégagées, les campi, comme ce campo Santa Margherita ?
L'autre question est : comment une ville construite sur la mer se fournissait-elle en eau potable ?
Recueillir individuellement l'eau de pluie n'était pas suffisant et c'est là qu'avait été créée la vera da pozzo, qui n'était pas vraiment un puits mais une citerne. Il y en a 1133 dans le centre historique. Outre les citernes publiques, les familles riches avaient leur propre installation dans leur cour.
La citerne était isolée avec de l'argile où l'eau de pluie, recueillie par les perforations sur le pavé et filtrée dans du sable était gardée. Néanmoins, malgré les couches de filtrage, c'était une eau médiocre selon nos critères d'hygiène.
Les citernes étaient remplies non seulement par la pluie mais aussi par les membres de la corporation des Acquaroli qui les gardaient pour éviter les vols. L'eau potable était un bien très important donc sa gestion était confiée à quatre Magistrature assimilables aux ministères d’aujourd’hui.
À la moitié du 15e siècle, les autorités décidèrent que la seule source d'approvisionnement d’eau potable serait le fleuve Brenta, tenu sous contrôle,
Au début du 17e siècle, on creusa un canal de rapprochement dans lequel l'eau potable était prélevée et acheminée à Venise à bord de grands bateaux, les burchi.
Ce système dura jusqu'au début du 19e siècle quand, avec l'arrivée des Français, on dut reconsidéer le volume d'eau potable à cause de l'accroissement de la population. En 1857, il y avait déjà plus de 120 000 habitants, dans des conditions sanitaires très précaires. L'état des citernes était dégradé, et l'eau qu'elles contenaient n'était pas saine, causant des épidémies de choléra
Le conseil municipal décida la construction d'un aqueduc amenant l'eau par des tuyaux posés au fond de la lagune.
Il fut inauguré en 1884, après quatre ans de travaux. Cependant, le canal n'était plus sain en raison de travaux hydrauliques. La recherche de sources pures avait abouti dans la ville de Trebaseleghe, et elles alimentent encore aujourd'hui les robinets de Venise.
Marguerite d'Antioche fut une vierge martyre, vers 305. Elle est représentée avec un dragon, car la légende raconte qu'elle sortit indemne de son ventre après qu'il l'avait engloutie.
Par référence à sa sortie du ventre du dragon, elle est la sainte patronne des sages-femmes et des accouchées.
J'ai enfin découvert le système d'enlèvement des ordures. C'est une collecte en porte-à-porte conçu pour s'adapter aux rues étroites et aux trottoirs de la ville.
Les entreprises et les résidents doivent déposer leurs déchets dans la rue à des heures précises tôt le matin. Ce doit être valable pour les déjections canines car j'ai souvent vu des sachets posés au pied de murs.
Les déchets doivent être triés par type (déchets organiques, recyclables et résiduels) avant d'être mis à la collecte. Une fois les déchets déposés à l'extérieur, les éboueurs les transportent vers des points de collecte convenus le long des canaux. Ils utilisent des charrettes à bras ou de petites voitures pour se déplacer dans les rues de la vieille ville.
Des compacteurs sont installés dans les bateaux qui assurent le transport des déchets, pour broyer les ordures et en réduire le volume.
Cette plaque est sur le campo Margherita où se tient un petit marché aux poissons, sauf le dimanche (pas de pêche) ni le lundi (puisque pas de poisson frais).
Le marché aux poissons était essentiel à la survie des habitants de la lagune et la Sérénissime le régissait au moyen de règles de pêche durable.
Dès 1173, un édit de la République de Venise informait les consommateurs des tailles minimales des poissons à acheter, en fixant des règles précises et strictes : cette ancienne plaque indique encore aujourd’hui la longueur minimale pour la pêche de certaines espèces de poissons afin de préserver leur croissance : de 12 cm pour le bar (aujourd’hui 25) à 3 cm pour les moules.
À cette époque, pour pouvoir vendre du poisson au marché du Rialto (le plus important), il fallait remplir deux conditions : être né à Venise et avoir exercé le métier de pêcheur pendant au moins 20 ans.
Je vais vers ma résidence en prenant le chemin qui me fera passer par le pont Scalzi en traversant Santa Croce.
En passant devant la gare ferroviaire, je me rappelle ma première visite à Venise, où j'étais arrivée après 11 h de train.
Sortir sur l'esplanade et découvrir qu'elle était sur l'eau m'avait fait une impression de ravissement que je n'ai jamais oubliée.
J'ai été sidérée par la taille et le poids des valises trimballées par certains. Je les ai vus s'arrêter, haleter, voire paniquer, en me demandant s'ils avaient la moindre idée de l'architecture de Venise avant de venir.
J'ai même vu des couples avec deux grosses valises chacun qui avaient au moins 3 km à marcher pour rejoindre leur hôtel. Ils n'avaient pas étudié leur trajet alors qu'il aurait été simple de prendre un vaporetto.
Plus étonnant encore, j'ai découvert que, dans la plus pure tradition victorienne, certains s'offrent les services de porteurs dont je ne savais même pas que ça existait encore.
Je n'ai aucune idée du prix car les sites existants demandent d'entrer d'abord toutes ses coordonnées avant même de poser la question...
Comme il fait encore 25° et que j'ai déjeuné sur le pouce, je me requinque avec une glace à la noisette. Cest la première fois que je goûte cette saveur et c'est absolument succulent.
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