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Baronne Samedi

Broutilles paraissant le crésudi

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon

Publié le 12 Juillet 2026 par Baronne Samedi in Ethnographie, Exposition temporaire, Lyon

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon

La pratique de la zombification est spécifique à Haïti parce qu'elle trouve ses sources dans la conjonction de plusieurs traditions.

Pour commencer les religions d'Afrique subsaharienne ont des pratiques de sorcellerie visant notamment à porter atteinte à distance à des victimes identifiées. Ces pratiques se retrouvent dans le vaudou haïtien sous la forme de rituels de possession et de transe, mais aussi d'objets magiques qui agissent comme des réceptacles de l'énergie spirituelle des loas captée afin de protéger, guérir ou encore influencer la destinée des individus.

Ensuite, le déplacement forcé et massif de populations africaines dans le contexte de l'esclavage a induit la rencontre de civilisations et de croyances variées que l'on retrouve par exemple en Haïti sous la forme du zombi, lui-même esclave du sorcier dit bokor qui l'a créé.

Pour finir, la tradition rapporte que les populations autochtones de l'arc de la Caraïbe (Arawaks, Taïnos ou Kalinagos)  savaient maîtriser et utiliser les poisons, toxiques, stupéfiants, drogues des côtes maritimes et du Bassin amazonien.

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon

De nombreuses religions d'Afrique subsaharienne considèrent la réalité des âmes errantes, des esprits de défunts et des corps morts auxquels une vitalité relative peut être temporairement restituée.

Ces fantômes et revenants peuvent prendre des formes variables en fonction des cultures : costumes étincelants de couleurs des egungun du vaudou (Benin, Nigeria, Togo), statuette énigmatique d'un zombi (fantôme d'un enfant mort, en République démocratique du Congo), objets magiques impliquant des défunts ou des forces surnaturelles (y compris avec le symbole de l'enclouage du sort et la présence des miroirs).

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon
Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon
Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon

La tradition haïtienne rapporte que les populations autochtones de l'arc antillais l'usage de drogues locales provenant de ont maîtrisé, pendant plusieurs siècles, ressources naturelles végétales, animales et minérales. 

En premier lieu, des civilisations précolombiennes qui auraient côtoyé les esclaves en fuite, il y a les Taïnos, dont l'emploi de drogues végétales et animales par les chefs lors de rituels est bien connu.

De fait, chaque temple vaudou accueille en son sein des objets archéologiques (céramiques, pierres taillées ou polies, haches, spatules, etc.). Ainsi s'exprime cette filiation mythique, cette transmission fantasmée des savoirs, et  cette protection espérée par les ancêtres.

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon

La traite négrière transatlantique a provoqué la rencontre entre différentes civilisations d'Afrique subsaharienne et caribéennes, à laquelle s'est ajoutée la conversion forcée au catholicisme.

Ce syncrétisme est à l'origine des religions afro-caribéennes, à commencer par le vaudou haïtien, mais aussi le quimbois des Grandes Antilles, la santeria de Cuba, le candomblé et la macumba du Brésil, ainsi que le vaudou de Floride et de Louisiane.

Preuves de la marque profonde de l'esclavage dans la pratique vaudou en Haïti, les anciens objets d'esclaves, leurs sépultures et même parfois leurs restes squelettiques ou éléments sépulcraux, sont fréquemment utilisés pour capter leur force spirituelle lors des rituels.

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon
Dans un navire d'esclaves - Vers 1830, A. Hoffay, d'après John W. H. Handley (1791-1861)

Dans un navire d'esclaves - Vers 1830, A. Hoffay, d'après John W. H. Handley (1791-1861)

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon
Pirogue vaudou todjori évoquant le souvenir des esclaves - Bénin - Bois, métal, talc, bleu de lessive, 20e siècle

Pirogue vaudou todjori évoquant le souvenir des esclaves - Bénin - Bois, métal, talc, bleu de lessive, 20e siècle

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon

Le vaudou haïtien est une religion à part entière, mais aussi une culture, une façon de vivre et de donner sens au monde.

Dans les sanctuaires, appelés péristyles, autour d'un pilier central, le potomitan, le vaudou organise tous les actes quotidiens. Ses traditions se transmettent de génération en génération depuis les premiers esclaves débarqués sur l'île de la Caraïbe au 16e siècle : musiques et danses, savoirs traditionnels, histoires et légendes, peintures et sculptures, connaissance des plantes, art de traiter les maladies du corps et de l'âme.

Une multitude de divinités et d'esprits, les loas (ou lwa, en créole haïtien), constitue le panthéon vaudou, correspondant à l'ensemble des créations et forces de la nature, chacun ayant son équivalent sous la forme d'un saint du catholicisme romain.

Les similitudes entre les esprits du panthéon vaudou, les loas, et les saints chrétiens dans leur rôle d'intercesseur auprès de(s) dieu(x), favorisent l'existence d'un syncrétisme entre vaudou et religion catholique.

Le temple présenté ici, est une reconstitution fidèle du péristyle familial d'Erol Josué, commissaire associé de l'exposition ; un lieu sacré situé à Martissant, quartier de Port-au-Prince, connu sous le nom de Sosyete Lafrik Ginen.

Témoin d'une riche tradition spirituelle, il avait  été détruit par un incendie causé par des gangs en 2021.

Certains des artefacts exposés proviennent de ce temple et portent en eux une histoire qui s'étend sur près de 98 ans.

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon
Bannière vaudou figurant Damballa - 20e s.

Bannière vaudou figurant Damballa - 20e s.

Robe dévotionnelle dédiée au loa Baron Criminel, justicier qui habite le cimetière, ayant été portée par la prêtresse (manbo) Mirlande Eliassaint - 20e s.

Robe dévotionnelle dédiée au loa Baron Criminel, justicier qui habite le cimetière, ayant été portée par la prêtresse (manbo) Mirlande Eliassaint - 20e s.

Dans l'enceinte des  péristyles sont souvent accrochées des images pieuses provenant d'Italie ou de Cuba, imprimées en couleurs, qui figurent les doubles catholiques des divinités vaudou.

Parmi celles-ci, il y a les saints Côme et Damien, qui correspondent aux jumeaux Marassa (ti lè zanj), êtres divins aux pouvoirs surnaturels de guérison et de protection. Androgynes, ils sont respectés par tout initié, mais particulièrement adorés au sein des familles de jumeaux.

Saints Côme et Damien - Lithographie, 21e s.

Saints Côme et Damien - Lithographie, 21e s.

Tableau figurant la cérémonie Marassa - Attribué à Denis Vergin (1928-2009)

Tableau figurant la cérémonie Marassa - Attribué à Denis Vergin (1928-2009)

Les loas du panthéon vaudou haïtien peuvent entrer en communication avec les humains en les chevauchant lors des cérémonies religieuses. 

Ils couvrent l'ensemble des forces et créations de la nature. Nombre d'entre eux ont un double sous la forme d'un saint du catholicisme romain.

« Concierge des défunts », Baron Samedi conduit les morts vers l'au-delà, et c'est le chef de la famille des Guédé. 

Les Guédé sont les esprits de la mort dans le vaudou. Il forment une famille bruyante, grossière, sexuelle, qui aime rire et s'amuser. Ayant déjà vécu, ils ne craignent rien, et manifestent souvent leur état d'esprit lorsqu'ils surgissent, mangeant du verre, des piments crus, et enduisant leurs parties génitales de piment et de rhum. Leurs couleurs traditionnelles sont le noir et le violet. Ils sont vus comme des psychopompes, car ils ont pour rôle de mener les morts vers l'autre vie. 

Les aspects de Baron Samedi sont multiples : Baron Cimetière (gardien des nécropoles), Baron La Croix (consacré aux plaisirs du quotidien), Baron Kriminel (vengeur des mauvais sorts et des injustices). 

Très élégant, Baron Samedi porte une redingote noire, un haut-de-forme, une canne, des lunettes avec un verre cassé (signe de frontière entre la vie et la mort) et du coton dans les narines (comme on fait pour les cadavres). Il envoie les maléfices par l'intermédiaire des abeilles.

Équivalent catholique : San Elias del Monte y Carmelo, saint Martin de Porrès, saint François d'Assise

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon

Loa de la mort, Maman Brigitte (ou Grande Brigitte) est l'épouse de Baron Samedi. Aussi bien habillée que son élégant époux, avec boucles d'oreilles et éventail, elle protège les sépultures, à condition que la croix de Baron Samedi soit bien plantée à proximité.  Son symbole est le poulet noir.

Les initiés identifient facilement les tombeaux sous sa protection par le petit monticule de pierres disposé dessus.  

Équivalent catholique : Santa Marta la Dominadora

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon

Fantômes d'enfants jumeaux morts, les Marassa symbolisent les forces élémentaires de l'univers et l'harmonie entre les êtres.

Représentés par une feuille de palmier, ils aiment les offrandes sucrées (bonbons, chocolats, pâtes de fruits) et les petits jouets. 

Équivalents catholiques : saints Côme et Damien

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon

Divinité des eaux, protectrice des esclaves qui traversaient l'Océan pendant la traite, épouse d'Agwé,  Mami Wata (dite aussi la Sirène ou la Baleine) est souvent figurée sous les traits d'une femme très belle  à queue de poisson ou accompagnée d'un immense serpent.

Elle aime qu'on lui offre des bijoux, des parfums et des cosmétiques.

Équivalent catholique : Notre-Dame de l'Assomption

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon

Déesse de l'amour et de la beauté, Erzulie se décline sous deux formes.

Erzulie Freda, épouse d'Ogou, aux nombreux amants, est une femme métisse d'une grande beauté, parée de bijoux, portant comme symboles le cœur et le miroir. Les fidèles lui offrent des objets de toilette, des bijoux et des flacons de parfum.  Équivalent catholique : Mater dolorosa, Notre-Dame du mont Carmel

Erzulie Dantor, moins sensuelle et plus maternelle, protège les femmes et les enfants, avec son visage balafré, un bébé dans les bras et un cœur percé d'un couteau comme symbole. Equivalent catholique : la Vierge noire de Czestochowa, probablement importée sur l'île par des troupes polonaises lors de la révolution haïtienne de 1802.

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon

Dieu du fer, du feu et de la guerre, époux d'Erzulie, Ogou  a trois formes : Ogou Feray (« ferraille ») attaché au métal, avec comme symboles le sabre, le coq rouge, le rhum et le tabac ; Ogou Badagris, associé à la fertilité, représenté par un phallus et Ogou Shango et Tonnerre, lié à la foudre et au tonnerre.

Équivalent catholique : saint Jean-Baptiste, saint Jacques le Majeur, saint Georges, saint Joseph.

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon

Divinité des carrefours, des chemins, des clôtures, et messager entre les dieux et les hommes, Papa Legba est celui qui ouvre la route, et le premier qu'on aperçoit en arrivant au pays des morts. Il est souvent représenté en vieillard fumant la pipe avec un chapeau de paille et une canne.

Équivalent catholique : saint Pierre, saint Lazare, saint Antoine, Saint Enfant Jésus d'Atocha.

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon
Grande Brigitte - Gabriel Bien-Aimé,  1988

Grande Brigitte - Gabriel Bien-Aimé, 1988

Dans le vaudou haïtien, le temple porte le nom de hounfor. Au sein de celui-ci, on trouve un péristyle où se réunissent les initiés, autour du potomitan couvert de symboles faisant communiquer mondes divin et humain.

Au sol, les symboles tracés avec de la farine de maïs (vèvès) servent à appeler les divinités, à condition d'être activés par des libations d'alcool, des bougies et des paquets Congo. 

Assis sur des chaises basses ou agenouillés, les initiés, dont la couleur des vêtements se rapporte à leur degré d'élévation spirituelle et au courant de tradition adopté, récitent les chants rituels.

Veillée vaudou dans un péristyle - Wilfrid Daleus, 1988

Veillée vaudou dans un péristyle - Wilfrid Daleus, 1988

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon
Robes cérémonielles portées par diverses prêtresses selon les loa qu'elles vénèrent- 20e s.Robes cérémonielles portées par diverses prêtresses selon les loa qu'elles vénèrent- 20e s.Robes cérémonielles portées par diverses prêtresses selon les loa qu'elles vénèrent- 20e s.Robes cérémonielles portées par diverses prêtresses selon les loa qu'elles vénèrent- 20e s.Robes cérémonielles portées par diverses prêtresses selon les loa qu'elles vénèrent- 20e s.

Robes cérémonielles portées par diverses prêtresses selon les loa qu'elles vénèrent- 20e s.

Le carnaval est un élément important du patrimoine haïtien.

De nombreux groupes défilent, ornés de masques multicolores et de déguisements spectaculaires représentant des personnages importants de l'histoire et de la culture haïtiennes : groupe des zombis, des Tontons Macoutes, des Taïnos, etc.

 

Carnaval - Philomé Obin, 1946

Carnaval - Philomé Obin, 1946

Redingotes de Baron Simityére, Baron La Croix et Baron Samedi aux couleurs des Guédé, noir et violet - 21e s.
Redingotes de Baron Simityére, Baron La Croix et Baron Samedi aux couleurs des Guédé, noir et violet - 21e s.

Redingotes de Baron Simityére, Baron La Croix et Baron Samedi aux couleurs des Guédé, noir et violet - 21e s.

Vêtements portés par des adeptes lors de pélerinage pour des cérémonies à Haïti dédiées à divers loas.Vêtements portés par des adeptes lors de pélerinage pour des cérémonies à Haïti dédiées à divers loas.Vêtements portés par des adeptes lors de pélerinage pour des cérémonies à Haïti dédiées à divers loas.Vêtements portés par des adeptes lors de pélerinage pour des cérémonies à Haïti dédiées à divers loas.Vêtements portés par des adeptes lors de pélerinage pour des cérémonies à Haïti dédiées à divers loas.Vêtements portés par des adeptes lors de pélerinage pour des cérémonies à Haïti dédiées à divers loas.

Vêtements portés par des adeptes lors de pélerinage pour des cérémonies à Haïti dédiées à divers loas.

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon

L'anthropologue suisse Alfred Métraux réalisa entre 1948 et 1950 une enquête de terrain à Haïti, en compagnie de l'ethnologue français Michel Leiris. 

Cette recherche donne lieu à la publication de l'ouvrage Le Vaudou haïtien, en 1958, dont sont tirées les photographies de cérémonies suivantes.

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de LyonZombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon
Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon
Objets de rituels

Objets de rituels

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon

Il y a beaucoup de vie dans les cimetières haïtiens : ce sont les lieux où la religion et la culture vaudou sont les plus actives, de jour comme de nuit.

La surface des sépultures est couverte d'offrandes ou de sortilèges déposés par les prêtres (houngan), prêtresses (mambo) ou d'autres initiés.

Les funérailles s'enchaînent toute la journée puis la nuit, certains sorciers (bokor) viennent piller les sépultures pour récupérer restes humains et objets funèbres ou
« lever les zombis » (c'est-à-dire les sortir de terre).

En Haïti, il est dit que la sève des arbres qui poussent sur les tombeaux est le sang des morts : c'est le lieu privilégié pour demander aux défunts de réaliser de mauvaises actions au bénéfice des vivants. C'est sur l' « arbre sablier » que les initiés viennent fixer des poupées vaudou pour «mourir une victime», la contraindre à l'amour ou l'empêcher de remporter un procès ou des élections.

Pour que le sort soit activé, il faut qu'une partie physique de la cible soit dans la poupée : ses cheveux, des morceaux de ses vêtements, ou des papiers portant son écriture.

Des bouteilles d'alcool vidées sur la croix, des crânes d'animaux sacrifiés, des calebasses contenant des offrandes alimentaires, des cercueils miniatures pour transporter les sacrifices, des cartes à jouer découpées et des cadenas pour enfermer le sort sont autant d'objets déposés dans les tombes. 

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de LyonZombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon
Feuilles de l'arbre sablier (hura crepitans) dit l'arbre aux sortilèges

Feuilles de l'arbre sablier (hura crepitans) dit l'arbre aux sortilèges

Le vaudou haïtien compte actuellement une dizaine de sociétés secrètes. À l'origine, elles auraient été créées par des groupes d'esclaves fuyant leurs maîtres occidentaux, afin de s'organiser dans leur lutte pour la liberté.

Elles ont pour nom : Chanpwell, Cochon Gris, Cochon Marron, Bozop, Bizango, etc. Selon leurs spécificités (région d'origine, divinité tutélaire, etc.), elles se sont spécialisées avec le temps, acquérant des pouvoirs et des fonctions précises. 

La société Bizango joue ainsi un rôle judiciaire, à la fois préventif et curatif, avec la charge de créer les zombis. Sa puissance tient à sa discrétion et au mystère qu'elle laisse planer sur sa véritable dangerosité.

Le scanner du personnage bizango suivant a permis de mieux connaître sa composition et son arrangement interne : à l'emplacement de la tête , on trouve
un crâne humain adulte. L'individu est assis sur un volumineux tambour cérémoniel.

Une croix en bois (de cimetière ?) assure la structure de soutien de l'ensemble de la sculpture. Des mottes de terre sont présentes de façon dispersée, provenant de sites sacrés ou d'une concession.

Enfin, deux bouteilles de rhum font office de pieds, probablement remplies defragments d'âme (ti bon anj ou gwo bon anj) de l'initié de haut grade dont cette effigie conserve à la fois la mémoire et la puissance.

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon

Le monde nocturne des légendes haïtiennes est peuplé de myriades d’entités, chacune reflétant des croyances sociales et spirituelles plus profondes. Parmi elles se trouvent des cochons sans poils, considérés comme les incarnations de puissantes sociétés secrètes qui patrouillent la nuit, des Lougawou assoiffés de sang, et le gigantesque Mèt Minwi.

C’est dans ce paysage grouillant d’entités mythiques que le concept de zombi est né, un concept profondément lié aux croyances culturelles héritées d’Afrique. À l'origine, le zombi (nzambi) est, dans la zone frontalière entre la République du Congo, le Gabon et l'Angola, le mot qui désigne un esprit ou le fantôme d'un mort, souvent un enfant. 

Aux 17e et 18e siècles, pendant l’ère de Saint-Domingue, les Français ont contraint des esclaves africains à travailler dans des plantations de sucre, dans des conditions inhumaines. Le taux de mortalité était si élevé que la moitié des esclaves amenés d’Afrique mourait dans les quelques années qui suivaient, poussant les Français à renouveler continuellement leur main-d’œuvre avec de nouveaux captifs.

Cette époque d’exploitation brutale et les croyances omniprésentes du vol de l'âme ont semé les graines de ce qui allait évoluer en le mythe moderne du zombi.   

Le terme qualifie d'abord un individu ayant commis des méfaits graves, convoqué devant une société secrète exerçant une justice magique parallèle à celle des hommes, qui le condamne à la zombification s'il refuse de réparer ses torts.  Cette origine met en lumière une peur profonde du vol de l’âme, un destin considéré comme pire que la mort.

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon

Cette peinture  figure la sortie de terre de deux zombis, couverts d'un tissu blanc qui dissimule leur tête, sous l'autorité d'un bokor, reconnaissable à son chapeau de paille et à la bouteille qu'il tient à la main droite.

Une corde retient les deux zombis à leur nouveau maître, comme des esclaves. La bouteille est une partie de leur âme, dont le bokor use pour les faire avancer et les dominer.

La scène se passe dans un cimetière, avec des ossements au sol, et la croix noire de Baron Samedi, divinité des morts, qui a autorisé le rituel.

Vol de zombis - Hector Hyppolite, 1946

Vol de zombis - Hector Hyppolite, 1946

L'armée des ombres de la société secrète Bizango est constituée d'un ensemble de fétiches et de poupées conservés au Bureau national d'ethnologie de Port-au-Prince. Ils proviennent de plusieurs sanctuaires haïtiens situés à Carrefour-Feuilles, Morne Tuffe, Bel Air, Baryajou, etc.

Faits à partir d'éléments divers (bouteilles, cornes de vaches, tissus, jouets d'enfants, chaises, crânes humains, éclats de verre ... ), ces objets sacrés sont présents dans les temples et les sanctuaires, avec une fonction de protection et d'action, comme lanceurs de sortilèges.

Ils contiennent en eux une partie spirituelle des anciens initiés de la sociétésecrète, qui continuent d'agir sous cette forme, notamment au cours des rituels dits de zombification ». Les coulures de cire de bougie et les projections d'huile et de sang sur la surface de ces fétiches résulteraient de sacrifices et de libations.

C'est devant eux, présentés sous la forme d'une accumulation impressionnante, que seraient traduits les accusés devant le tribunal bizango. Ils portent les couleurs rouge et noire de la société secrète, et sont munis d'objets évoquant la dangerosité (ciseaux) et la puissance (canne).

Les miroirs qui les recouvrent servent à capter la lumière et à repousser symboliquement les mauvais sorts éventuels.

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon
Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon
Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon

Selon Philippe Charlier, archéologue et médecin légiste,  deux options s’offrent pour obtenir justice à Haïti : porter plainte et espérer un procès, ou bien faire appel à la société bizango spécialisée dans la "justice parallèle". 

À sept reprises, le plaignant doit expliquer en quoi il a été lésé et pourquoi lui-même est innocent. Une fois les faits avérés, le coupable est soumis à la zombification. 

Un matin, le coupable se réveille avec des démangeaisons. Ses vêtements ont été empoisonnés à son insu par une "poudre à zombie". C'est là que commence le processus d'un état pire que la mort. La poudre contient trois agents : des substances urticantes provoquant des démangeaisons, des neurotoxiques et un peu de poussière d’os.

Le condamné va alors se gratter, créant des lésions sur sa peau de sorte que les substances neurotoxiques passent la barrière cutanée et l'empoisonnent, le plongeant dans un profond coma, simulant sa mort.
 
Deux témoins du décès doivent alors signer un certificat attestant de la mort de l’individu, comme le permet le Code civil haïtien. Le condamné est placé dans un cercueil pourvu d’une vitre et enterré le jour même.

Il voit tout, entend tout et reste conscient tout au long du terrible processus et assiste paralysé à ses propres obsèques.  Quelques heures plus tard, le bokor déterre l’individu et lui donne un antidote (selon la légende, le sel en est une).

Le condamné est alors flagellé, emmené loin du cimetière et obligé de changer de nom. Il devient alors la victime d’un nouvel esclavage, travaillant dans des rizières ou champs de canne à sucre pour le reste de sa vie.  

Il y aurait 1 000 à 1 500 zombis à Haïti. 

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon

La tétrodotoxine  a été incriminée dans les années 1980 comme l'élément central de tout processus de zombification.

Ce poison neurotoxique extrait de poissons des eaux chaudes provoque, au bon dosage, un état de mort apparente.

Néanmoins, des travaux plus récents de chercheurs japonais ont clairement remis cette assertion en question, et désormais le processus de zombification est considéré comme bien plus complexe qu'une simple intoxication à la tétrodotoxine, faisant intervenir d'autres toxiques et surtout des facteurs psycho-sociaux de manipulation.

Baron Samedi / Grande Brigitte - Franz Zéphirin, 2023Baron Samedi / Grande Brigitte - Franz Zéphirin, 2023

Baron Samedi / Grande Brigitte - Franz Zéphirin, 2023

Mais le mot zombi  peut également nommer un individu désocialisé, un autre atteint de troubles psychiatriques et qui croit avoir été zombifié, ou encore quelqu'un se faisant passer pour une personne décédée puis réapparue sous la forme d'un zombi, comblant ainsi un vide familial.  

Le zombi est finalement un être mystérieux, victime d'une malédiction, un  non-mort dont on ne sait pas vraiment s'il s'agit d'une fable anthropologique ou de la réalité physique d'un individu drogué ou empoisonné.

Voici les récits de certains individus considérés comme « zombis » depuis le début du 20e siècle. Ces histoires ont été transmises sans investigations anthropologiques fiables. 

Photographie de l'hôpital psychiatrique de Port-au-Prince - Philippe Charlier, 2013

Photographie de l'hôpital psychiatrique de Port-au-Prince - Philippe Charlier, 2013

En 1918, un contremaître, Ti Joseph, et son épouse, Croyance, proposèrent les services de neuf hommes à l'usine sucrière de la Haitian-American Sugar Corporation.

Embauchés, ils firent vite preuve de leur efficacité, travaillant dur et mangeant très peu. Leur nourriture étant préparée sans sel, et parce que leur allure était déroutante (couverts de guenilles, avec un regard vitreux), on se mit à dire qu'il s'agissait de zombis.

La situation aurait pu durer longtemps si Croyance ne leur avait pas distribué un jour des arachides salées. Aussitôt, les zombis se mirent à courir vers Morne-au-Diable, s'engouffrèrent dans le cimetière jusque sur leurs tombes en grattant le sol. En quelques heures, leurs corps s'étaient transformés en cadavres.

Photographie de la Haitian Sugar Corporation - Ewing Galloway, vers 1950

Photographie de la Haitian Sugar Corporation - Ewing Galloway, vers 1950

En 1937, l'anthropologue afro-américaine Zora Neale Hurston menait des recherches à Haïti. Au cours de ses travaux de terrain, elle s'intéressa à une zombie et en réalisa un cliché photographique : il s'agissait de Felicia Felix-Mentor, une femme morte en 1907 après un bref coma, mais retrouvée en 1936, marchant dans la vallée de l'Artibonite au nord de Port-au-Prince, dénudée et semblant avoir perdu la raison.

Son identité fut confirmée par son frère, contremaître dans une ferme proche.

Zora Neale Hurston écrivit dans Tell My Horse (1938) : "Son visage était sans expression, avec des yeux morts. Ses paupières étaient blanches comme si elles avaient été brûlées par de l'acide."

 Felicia Felix-Mentor

Felicia Felix-Mentor

François Duvalier (Papa Doc) et son fils, Jean-Claude Duvalier (Baby Doc) ont su utiliser à leur avantage la crainte des sorciers capables de créer des zombis.

Entre 1957 et 1986, dirigeant le pays d'une main de fer, ils entretinrent la peur et le fantasme d'une armée constituée d'êtres surnaturels, une faction mystique des Tontons Macoutes, cette police secrète dont le nom vient du méchant qui, dans les contes, enlève les enfants pour les dévorer, obéissant au doigt et à l'œil du chef d'État : l'« Armée des ténèbres ».

Des pratiques magiques ont toujours cours sur ce qui reste du mausolée de Papa Doc à Port-au-Prince. Les sacrifices et dévotions y sont encore accomplis, dans le but d'utiliser la force mystique du dictateur qui savait si bien « jouer avec les forces occultes ».

Billet de banque à l'effigie de François Duvalier / Papa Doc et les Tontons Macoutes. La Vérité sur Haïti - Al Burt, Bernard Diederich, Albin Michel, 1971

Billet de banque à l'effigie de François Duvalier / Papa Doc et les Tontons Macoutes. La Vérité sur Haïti - Al Burt, Bernard Diederich, Albin Michel, 1971

En avril 1962, Clairvius Narcisse fut admis à l'hôpital où il tomba dans le coma, puis mourut d'hypertension et d'urémie.

Dix-huit ans plus tard, un homme errant dans la rue aborda une femme nommée Angelina et dit être son frère zombifié. Il aurait réussi à s'échapper lorsque son bokor aurait été tué par un autre zombi.

Selon Clairvius Narcisse, son frère était responsable de sa zombification, pour une histoire de terrain vendu qui ne lui appartenait pas.

Clairvius Narcisse vécut une deuxième vie, se remaria, et servit de sujet d'étude à l'anthropologue Wade Davis dont les conclusions ont été contestées pour leur méthodologie insuffisante, en particulier quant à l'emploi de la tétrodotoxine comme principal agent de zombification. 

Clairvius Narcisse

Clairvius Narcisse

Le 23 février 1976, Francina Ileus, alors âgée d'une trentaine d'années, succomba à une brève maladie fébrile. Elle fut enterrée dans une sépulture familiale mais, trois ans après, elle réapparut dans un état second, reconnue par de nombreux membres de sa famille.  Quand son cercueil fut ouvert, il ne contenait que des pierres  

Francina Ileus, internée à l'hôpital psychiatrique de Port-au-Prince ne retrouva jamais ses esprits. Elle fut surnommée Ti Femme.  Selon les initiés, elle aurait été droguée et ensorcelée pendant sa grossesse, soit par son mari jaloux pensant que l'enfant était d'un autre homme, soit par sa famille parce qu'elle refusait d'épouser un autre homme que le père de l'enfant à naître.

Francina Ileus

Francina Ileus

Le constat de décès d'Adeline D., alors âgée de 40 ans, est signé le 25 juillet 2007 à Limonade près de Cap-Haïtien. Un an plus tard, sa sœur, religieuse catholique, la retrouve par hasard, sur un marché, à 30 kilomètres de là.

Dans sa chambre d'hôpital psychiatrique, elle a dessiné d'innombrables vèvès consacrés à Baron Samedi et Dame Brigitte, parce que, dit-elle : « Elle a été invitée à souper avec eux lors de son court séjour sous terre. » Elle griffonne aussi sur des cahiers et des pages blanches, en signant de son nouveau nom, celui que le bokor l'a forcée à adopter après sa zombification : Myrlande Antoine.

Alors que le tribunal de Port-au-Prince était en train de mettre en place les éléments juridiques de sa réintégration administrative, Adeline D. a subitement disparu.

Adeline D - Vévés

Adeline D - Vévés

Dans les années 1980, deux zombis furent pris en charge à l'hôpital psychiatrique de Port-au-Prince : une femme de 24 ans, Medula Charles, originaire de Gros-Morne, puis, peu après, un homme de 30 ans, Wilfried Pierre, venant deDessources dans le nord-ouest de l'île.

Malgré des épisodes d'hallucinations, ils reconnaissaient leurs proches, et déclaraient avoir été retenus prisonniers par un bokor qu'ils appelaient « Papa », et qui aurait mis enceinte Medula Charles. L'enquête aurait montré que la zombie avait été condamnée par simple vengeance, pour avoir dénoncé un voleur.

Encore aujourd'hui, les récits mystérieux de zombification et d'asservissement au bokor suscitent la peur du retour au temps où l'esclavage essayait de faire des hommes des travailleurs sans âme.

Entretenue par l'ensemble des sociétés secrètes, la menace servirait à maintenir l'ordre social et à compenser les insuffisances de la justice classique.

La Valise - Barbara d'Antuono, 2025

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Dans les années 1950, les zombis échappent aux codes symboliques et anthropologiques du vaudou haïtien, et deviennent internationaux.

Hors de tout contexte religieux et judiciaire, ils incarnent désormais la phobie d'une mort contagieuse, qui se superpose au fantasme des virus mortels et aux morsures des vampires d'Europe centrale.


Cette crainte se décline sous la forme de films et séries (La Nuit des morts-vivants, Je suis une légende, The Walking Dead,  World War Z), de musiques (Thriller, de Mickael Jackson, Zombie, des Cranberries), de bandes dessinées (The Walking Dead), de jeux vidéo et de manifestations culturelles (Zombie Walks).

Aucun continent n'échappe à cette vague déferlante du « nouveau zombi », avec quelques territoires extra-européens de prédilection : Mexique, Inde, Corée et Japon.

Zombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon
Zombis, aux origines - Musée des Confluences de LyonZombis, aux origines - Musée des Confluences de Lyon
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