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Baronne Samedi

Broutilles paraissant le crésudi

Serre-moi fort

La deuxième fois, j'ai attendu longtemps. Elle est sortie du porche et elle a regardé autour d'elle.

 

Elle a eu une sorte de haussement d'épaules et elle a commencé à marcher, comme au hasard.


C'était bizarre : elle n'avait pas de sac à main.

 

J'ai laissé de la distance entre nous et je l'ai suivie. Les magasins fermaient et la rue prenait cette couleur jaune sale que crachent les lampadaires.

 

A l'angle de la place, elle est restée devant une vitrine éteinte, les bras ballants. Elle n'avait pas l'air de respirer. J'ai reculé dans un coin d'ombre pour la regarder sans qu'elle me voie. J'aurais juré qu'elle ne regardait rien, pas même son reflet. Pourtant, elle a levé une main vers ses cheveux, comme pour arranger une mèche, et puis elle l'a laissé retomber avec encore cette sorte de haussement d'épaules.

 

Elle s'est remise à marcher et j'ai laissé moins de distance entre nous.

 

Devant l'Electro, elle s'est encore arrêtée.

 

La musique envahissait même la rue. Elle a penché un peu la tête sur le côté, comme pour écouter. Et puis des gens sont sortis en riant et elle a reculé dans l'ombre. Quand ils sont partis, elle a repris sa marche en enfonçant les mains dans les poches de son manteau.

 

Après, on a marché longtemps dans la ville. Quand elle a longé les quais, j'ai cru qu'elle allait chez Mori et ça m'a serré les tripes. Je n'avais plus tellement envie de la suivre et j'avais mal en-dedans.

 

Et pourtant j'ai continué, et on a marché, encore et encore. Elle n'est pas allée chez Mori.

 

Il ne faisait pas froid mais je sentais mes mains trembler. Je me sentais minable et les quais n'en finissaient pas.

 

J'ai failli me faire repérer quand elle s'est arrêtée brusquement pour regarder l'eau, immobile et raide à faire mal, la tête dans les épaules. Pendant un moment, j'ai cru voir une gosse et j'ai voulu tout lâcher ; j'en avais marre de l'épier et j'avais de la peine à respirer.

 

Et puis elle a tourné la tête et j'ai croisé son regard. C'était comme deux flaques sombres qui ne me voyaient pas.

 

C'est là que j'ai su que je ne la lâcherais pas.

 

Elle a repris sa marche en allant vers le pont. Juste comme je remettais à la suivre, elle a fait demi-tour, brusquement, et j'ai attendu.

 

Je l'ai regardée s'approcher lentement, tellement lentement que ça faisait mal. Elle est venue si près que je sentais son parfum. J'avais le coeur qui rugissait et en même temps, c'était comme si de la glace l'étouffait.

 

J'ai sorti les poings de mes poches. Elle les a regardés et bon sang j'aurais voulu qu'elle me regarde comme ça.

 

Elle a eu presque un sourire et j'ai eu honte de trembler. Elle a fait encore un pas pour se coller contre ma poitrine et en m'entourant de ses bras, elle a soufflé :

 

- Serre-moi fort...

 

et ça m'a broyé parce que c'était pas vraiment à moi qu'elle disait ça mais à mon couteau, pour qu'il lui remplisse le coeur.