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Baronne Samedi

Broutilles paraissant le crésudi

Le diable et Joséphine

Publié le 20 Novembre 2016 par Baronne Samedi in Lecture

C'était une chaude après-midi d'été. Par la fenêtre ouverte, entre les cascades de glycine, les champs étaient d'un vert tendre que le soleil semblait embrumer de lumière. Les abeilles bourdonnaient doucement et parfois un oiseau pépiait.

Dans la maisonnette, en enfournant les derniers gâteaux, Joséphine poussa un soupir de soulagement et s'essuya le front en écartant les mèches blanches échappées de son chignon. Au passage, elle se barbouilla le nez de farine et gloussa à son reflet dans la vitre du vaisselier.

Elle s'essuya les mains sur le tablier enveloppant sa taille grassouillette et sortit une carafe de limonade toute fraîche préparée du matin.

En s'approchant de la table, elle vit au bout du chemin, venant de la forêt, une haute silhouette, toute de rouge vêtue. Joséphine en frémit de curiosité car c'était un très bel homme, qui n'était pas du village. Alors qu'il faisait si chaud, l'homme portait de hautes et souples bottes, un habit de velours et son chapeau à large bord débordait de plumes duveteuses.

Joséphine passa de l'eau sur son visage et à peine eut-elle tapoté son chignon que l'homme était sur le pas de la porte ouverte. Il lui décocha un sourire éblouissant puis s'inclina en une profonde révérence, balayant le sol de son chapeau. Joséphine en eut les joues aussi rouges que l'habit du visiteur et se sentit tout émue quand d'une voix musicale il lui demanda si elle pouvait lui donner un peu à boire.

Elle l'invita à s'asseoir et emplit deux grands verres de limonade.

- Vous n'avez donc point de cheval ni de voiture, pour marcher dans ce soleil ? s'étonna-t-elle.

- J'aime le hasard de la marche, j'ai ainsi le temps de rencontrer de bien charmantes dames, répondit-il galamment. Puis humant délicatement l'air chargé de vanille, il ajouta "On dirait que vous avez préparé de bien bonnes choses..."

Joséphine était connue dans toute la province pour ses crèmes, ses tartes, ses brioches et bien d'autres friandises. Tant d'enfants venaient chaparder les gâteaux en train de refroidir sur le bord de sa fenêtre que les parents déposaient à sa porte des paniers entiers de farine, de sucre, de lait et de fruits pour que dure ce goût de paradis.

Elle se rengorgea et s'empressa de sortir une belle assiette pour son invité-surprise. En se penchant pour lui tendre une jolie serviette brodée, elle ne put s'empêcher de froncer le nez. L'étranger, si élégant, sentait vraiment très mauvais. Joséphine s'empressa de se détourner pour ne pas l'embarrasser, mettant l'odeur sur le compte de ses vêtements trop lourds pour l'été.

- Vous goûterez bien mon clafoutis, Monsieur... ?

- Bélial, répondit gracieusement l'hôte, et se léchant furtivement les lèvres, il tendit son assiette.

- Dites-moi, chère petite Madame, cette recette n'est-elle pas celle de Mademoiselle Eulalie ?

Joséphine eut un haut-le-corps ; comment osait-il suggérer qu'elle  eût pu copier cette béotienne qui ne différenciait pas une Blanchard d'une Montmorency ? Mais elle se ressaisit :

- Oh non, j'ai mes petits secrets, vous savez.

- Pourtant, ronronna l'étranger, en lorgnant une tarte aux myrtilles posée sur le buffet, on dit au village que c'est Mademoiselle Eulalie qui préparera le goûter du Maire, à la grande fête. Elle n'a pas dû regarder à la dépense.

Joséphine eu un pincement au coeur mais répondit simplement :

- C'est que son jardinier lui a fait sortir de bien belles fraises, cette année.

- Voudriez-vous les mêmes ? demanda l'étranger - j'ai quelques connaissances qui pourraient vous aider.

Mais Joséphine n'était pas envieuse au point de se rapprocher de l'homme, si élégant fût-il.

- Oh, c'est bien aimable mais j'ai déjà bien de l'ouvrage avec tous les chenapans que je fais devenir gaillards en leur donnant de bonnes choses. Au fait, voudriez-vous goûter à ma tarte aux myrtilles ?

L'homme tendit encore son assiette et continua son bavardage ponctué d'allusions à des appuis qui donneraient à Joséphine tout ce qu'elle voudrait. Il y eut même des propos lestes qui éveillèrent en elle des pensées plus embarrassantes que séduisantes.

A chaque fois, pour le faire taire, elle proposait l'une de ses friandises à la tentation desquelles nul ne pouvait résister. L'étranger eut de la compote savoureuse, de la brioche moelleuse, du flan crémeux et des meringues légères. Joséphine n'était pas chiche de ses faveurs pâtissières.

L'air se faisait plus doux avec la tombée du soir. L'invité parlait de moins en moins et laissa échapper un petit rot satisfait. Joséphine s'empressa de lui préparer une de ces tisanes dont elle avait le secret, qui font le ventre léger et l'haleine parfumée.

Elle était soulagée qu'il ait cessé de la tarabuster avec ses questions et les sous-entendus qui n'évoquaient que l'envie, la colère, la luxure, l'orgueil, la paresse ou l'avarice.

Il ne protesta pas quand elle lui ôta ses bottes. Il sentait désormais la violette et le miel. Sa fine moustache scintillait de sucre et Joséphine savait qu'il ne partirait plus jamais. Elle se réjouissait d'avance de toutes les friandises qu'elle inventerait pour ce gentil Monsieur qui en raffolerait.

C'est ainsi que le diable, piégé par sa gourmandise, devint le bel ornement de la maison de Joséphine. 

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