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Baronne Samedi

Broutilles paraissant le crésudi

Eloge du puissant royaume - Compagnie Heddy Maalem

Publié le 14 Mars 2017 par Baronne Samedi in Art et spectacles, Danse

Voyou repenti, au milieu des années 1990, Thomas Johnson s’était amendé en devenant Tommy le Clown pour animer des goûters dans les ghettos. Il avait inventé à cette occasion une danse cocasse, le clown dancing, vite imitée par les enfants.

En grandissant, certains d'entre eux en ont développé une forme plus nerveuse : le krump.

« To crump » signifie «exploser » et c’est l’impression que donnent les danseurs et danseuses. Cette danse ultra-rapide a été décrite par un de ses créateurs, Tight Eyez comme « le punk rock du hip-hop ». Il avait été surpris autant qu’ému de découvrir que déjà dans certaines éthnies africaines, ces mouvements étaient traditionnellement utilisés lors de cérémonies : « Je n’en avais aucune idée… à croire que c’est dans le sang ».

Eloge du puissant royaume - Compagnie Heddy Maalem

Si les krumpers vivent cette danse comme un exutoire, un moyen de  transformer en énergie positive la frustration et la colère du ghetto, Tight Eyez y voit une élévation spirituelle chrétienne et lui a inventé l’acronyme approximatif  « Kingdom Radically Uplifting Mighty Praise» qu'on peut rendre en Puissant éloge élevant radicalement le royaume.

C'est à cette formule que fait référence le titre du spectacle de la compagnie Heddy Maalem.

Le chorégraphe s'est tourné vers la danse après avoir longuement pratiqué la boxe et l'aïkido, développant un style épuré mais physique. Dans sa réflexion pour ce spectacle, Maalem s'était dit que "Tout l'enjeu serait de faire apparaître les qualités exceptionnelles de ces danseurs et la portée poétique d'une danse liée à la plus grande modernité comme à une manière de danser aussi ancienne que notre humanité".

Eloge du puissant royaume - Compagnie Heddy Maalem

Il s'est emparé d'une danse particulièrement frénétique pour donner à la gestuelle brute une dimension autre, sur des musiques lentes classiques ou électroniques.

En ouverture, un soliste se déploie lentement, mais en tension, avec de brèves explosions, tel un papillon voulant s'extraire de sa chrysalide. Rejoint par les autres, le groupe se forme, s'affronte et fusionne, avec une bouleversante expressivité.

La sensation est étrange de voir à quel point les muscles sont tendus alors que les gestes sont au ralenti : l'énergie ainsi contenue devient douloureusement palpable, reflétée sur les visages des artistes. La libération vient par le souffle ou le cri, sur un passage dansé sans musique.

On pense aux transes mystiques, aux folies sacrées... Pourtant c'est dans la grâce qui imprègne même les jeux d'équilibre qu'on prend la mesure de la virtuosité de la danse.

Eloge du puissant royaume - Compagnie Heddy Maalem

Au milieu du spectacle, les torsions frisent la contorsion, tandis que le tempo lent et monotone donne envie de revoir du krump, dans toute sa frénésie... C'est justement ce qui annonce un regain d'énergie.

Anne-Marie Van, alias Nach, toute en puissance et sensualité, danse près du sol sur "Lord I just can't keep from crying sometimes" de Colin Stentson, comme une confidence intime.

Le final magnifique, en groupe, revient aux origines de la danse urbaine, porté par le superbe "Twice the first time" de  Saul Williams.

Acclamés par des spectacteurs debout, les danseurs sont restés d'abord tendus, comme embarrassés, jusqu'à ce que l'un d'eux laisse couler des larmes : c'est là que nous avons pris conscience de l'implication émotionnelle exigée par cette chorégraphie, au-delà de la recherche technique qu'elle a nécessité.  

De la douleur est née cette étrange beauté.

Anne-Marie Van, alias Nach

Anne-Marie Van, alias Nach

14 et 15 mars 2017 à la Maison de la Danse de Lyon

Éloge du puissant royaume – 2013 - 5 danseurs et danseuses - 55 mn
Chorégraphie Heddy Maalem - Scénographie Rachel Garcia
Lumière Guillaume Fesneau  - Bande sonore Heddy Maalem, Stéphane Marin
Musiques Hildu Gudnadottir, Iannis Xenakis, Arvo Pärt, 2 Fingers, Philip Glass, Stéphane Marin, Jean-Sébastien Bach, Hesperion XXI, Jordi Savall, David Lynch, John Neff, Colin Stentson, Saul Williams

Dansé par Anthony-Claude Ahanda alias Jigsaw, Wladimir Jean alias Big Trap, Romual Kabore, Emilie Ouedraogo alias Girl Mad Skillz, Anne-Marie Van alias Nach

Coproduction Compagnie Heddy Maalem / La Briqueterie - CDC du Val-de-Marne, CDC Toulouse Midi-Pyrénées, Le Parvis/ Scène nationale Tarbes-Pyrénées, Atelier de Paris-Carolyn Carlson. 

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