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Baronne Samedi

Broutilles paraissant le crésudi

L’Art de la comédie - Eduardo de Filippo / Patrick Pineau

Publié le 26 Novembre 2016 par Baronne Samedi in Art et spectacles, Théâtre

Eduardo de Filippo s'est fait le chantre amoureux du théâtre populaire, celui qui fit naître le cinéma néo-réaliste à l'italienne. Sa pièce L'Art de la comédie est un vrai bijou, au croisement de la satire sociale et de la mystification.  

Campese, directeur d'une troupe de théâtre ambulante, se prépare à rencontrer le préfet  Caro pour lui demander une faveur. Un incendie a détruit ses roulottes et il piétine dans la cour en cherchant les mots justes pour son audience. Mohamed Rouabhi sert avec humanité ce monologue, hymne à la magie du théâtre populaire, celui qu'on bricole sur des tréteaux avec des toiles peintes, celui dont on voit les coutures, quand le héros en pleine représentation doit reclouer un balcon, ou quand une femme en coulisses met au monde l'enfant de celui qui joue un mourant sur scène.

Pendant ce temps, Son Excellence traîne dans son palais décati, d'humeur maussade après sa mutation, alors que s'agite autour de lui son secrétaire-factotum, interprété par un Christian Vandevelde absolument hilarant.

Crédit photo : Philippe Delacroix

Crédit photo : Philippe Delacroix

Le préfet condescend à rencontrer Campese pensant se distraire en glosant sur le grand théâtre et la crise qu'il subit, selon lui, par manque d'auteurs modernes. Lui-même se croit un tragédien à la carrière contrariée, et ses vantardises sont jouées avec beaucoup d'humour par Fabien Orcier, confit dans la prétention.

Mais le préfet se retrouve face à un homme qui l'agace en préférant, au théâtre d'Etat, une vision humaniste révélatrice des injustices sociales.

Campese ne vient pas réclamer de l'argent et sollicite seulement la présence de Son Excellence à une dernière représentation qu'il va donner au théâtre municipal.

Le public n'y est pas car les petites gens qui aimaient applaudir les comédiens en roulotte n'osent pas entrer dans une salle officielle. Si son Excellence venait, le peuple suivrait et la recette de cette seule soirée permettrait à la troupe de Campese de reprendre la route.

Crédit photo : Philippe Delacroix

Crédit photo : Philippe Delacroix

Le spectacle sera une suite de saynètes intitulée "Par le trou de la serrure", donnant à voir des tranches de vie. Amer et rancunier, le préfet refuse d'assister à ce qu'il appelle des bouffonneries qui ne sauraient être réalistes, malgré tous les efforts de Campese pour le convaincre du talent de ses comédiens.

Avisant la liste des notables attendus l'après-midi, il affirme même que si en leur lieu et place venaient les membres de la troupe, Caro ne saurait les démasquer.

A travers le prisme du doute, le préfet ulcéré soupçonne tour à tour le docteur, le curé, le pharmacien et l'institutrice d'être des usurpateurs. La situation donne lieu à des malentendus désopilants.

L'auteur nous plonge dans une vertigineuse mise en abyme, portée avec brio par la mise en scène de Patrick Pineau et une interprétation digne de la commedia dell'arte.

Vincent Winterhalter nous donne un docteur pathétique, en mal de reconnaissance, dont les tics et le discours décousu déclenchent l'hilarité générale.

Et comment dire le morceau de bravoure de Marc Jeancourt dont le curé hystérique est un festival à lui tout seul ? 

Crédit photo : Philippe Delacroix

Crédit photo : Philippe Delacroix

Comment rendre le désespoir déchirant de l'institutrice ?  Est-ce une histoire vraie ou une démonstration de tragédienne ? Sylvie Orcier joue-t-elle avec talent l'institutrice... ou une comédienne jouant l'institutrice ?

Crédit photo : Philippe Delacroix

Crédit photo : Philippe Delacroix

Et la mort du pharmacien, que Nicolas Bonnefoy rend tellement tragi-comique ?  Vrai drame ou cabotinage ? Quand le docteur constate le décès, est-il vraiment docteur ou juste complice d'un canular ?

Dans le public, on se demande tout au long de la pièce, comme le préfet affolé, si l'on assiste à la défaite des notables ou si les comédiens de Campese ont réussi à tromper le planton... 

Le coup de théâtre final est à la mesure de cette mystification et Pineau a raison de dire :

"Notre humanité a besoin d'art pour se connaître et se reconnaître dans sa fragile réalité".

Ne manquez pas surtout pas cette pièce qui est une perle d'excellence, avec un texte d'une grande finesse servi par une troupe remarquable. 

Crédit photo : Philippe Delacroix

Crédit photo : Philippe Delacroix

Jusqu'au 1e décembre au Théâtre de la Croix-Rousse

Texte Eduardo de Filippo Traduction Huguette Hatem Mise en scène Patrick Pineau

Dramaturgie Daniel Loayza Scénographie Sylvie Orcier

Lumières Christian Pinaud Son et musique Nicolas Daussy Décor vidéo Éric Perroys Costumes Brigitte Tribouilloy assistée de Charlotte Merlin

Avec Nicolas Bonnefoy, le pharmacien/le planton/l'homme de la montagne - Marc Jeancourt, le curé - Julie Pouillon, Palmira/la fille de la montagne - Vincent Winterhalter, le docteur - Fabien Orcier, le préfet - Sylvie Orcier, l'institutrice -  Mohamed Rouabhi, Campese - Christophe Vandevelde, le secrétaire du préfet/Giacomi

Production Théâtre-Sénart – SN Coproduction Compagnie Pipo, Le Grand T – Théâtre de Loire-Atlantique, Théâtre Dijon Bourgogne – CDN, MC2: Grenoble, Théâtre Firmin Gémier/La Piscine – Antony et Châtenay-Malabry, MA – SN – Pays de Montbéliard

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