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Baronne Samedi

Broutilles paraissant le crésudi

L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau - Nyman

Publié le 13 Novembre 2015 par Baronne Samedi in Art et spectacles, Musique, Théâtre

Connu du grand public pour ses musiques de films comme Meurtre dans un jardin anglais ou  La Leçon de piano, le musicologue et critique Michael Nyman a défini la notion de minimalisme en musique, tout en étant un spécialiste du baroque. 

Parce qu'il avait été interpellé par le cas d'un homme dont l'étrange désordre cérébral l'obligeait à s'orienter dans le monde par la musique, Nyman composa un opéra de chambre d'après le récit du neurologue Oliver Sacks, paru en 1984.

Le Dr P. était chanteur d’opéra et professeur de musique quand il commença à souffrir de sévères désordres neurologiques. Son cerveau ne savait plus interpréter d'emblée les images : il ne reconnaissait un étudiant qu’à sa voix et, à l’inverse, il voyait des visages là où il n’y en avait pas, s’avançant  vers une pendule pour lui serrer la main. Les formes étaient perçues comme des schémas, sans expression d'émotion.

Soumis à des tests, il s’avéra qu'il pouvait examiner une rose ou un gant sans pouvoir les comprendre, ou confondre son pied avec une chaussure. En revanche, il pouvait jouer aux échecs et nommer des formes géométriques, tandis que son talent de peintre figuratif se réduisait désormais à des taches sur la toile. 

Après la consultation, le Dr P. croyant prendre son chapeau à une patère, saisit en fait  le visage de sa femme, d'où le titre du récit : L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau

A la création de l'opéra, en 1986, Nyman expliquait :

"... le Dr P. avait élaboré un système dans lequel la musique se substituait à la vue, sorte de mappemonde musicale lui permettant de se retrouver dans le temps, l’espace et les relations sociales. Son épouse racontait qu’il s’était constitué un répertoire de mélodies lui servant de repère pour se raser, s’habiller, prendre ses repas, etc."  Sacks s’étant rendu chez eux, muni d’un exemplaire du Dichterliebe (mélodies pour une voix seule et piano), je n’avais pas besoin d’autre encouragement pour utiliser les lieder de Schumann, afin de peindre l’isolement de cet homme et sa dépendance presque totale à la musique pour s’orienter."

La mise en scène de Dominique Pitoiset fait alterner au centre, sur un plateau tournant,  l’appartement du couple et les musiciens, sans séparation, puisque la musique est au centre de la vie du Dr P.  A gauche, le cabinet médical ; à droite, la salle d’examen et au-dessus, un écran pour les surtitres et les images utilisées par le neurologue pour tester le spectre visuel de son patient.  

(c) Marco Magliocca

(c) Marco Magliocca

Le spectacle commence avec un exposé d'Oliver Sacks, interprété par Mikkel Skorpen, surla manière dont sont perçus les déficits neurologiques et ce qui constitue l'appréhension de la réalité.

Un piano, un alto, deux violons, deux violoncelles et une harpe jouent une musique aux motifs minimalistes, répétés avec des variations, à l'image des routines musicales guidant le Dr P.

Etonnamment, celui-ci ne semble pas intégrer la gravité de son état et se prête avec amusement à l'observation, jusque chez lui, par le neurologue. Pour exprimer l'étrangeté de la situation,  Lancelot Nomura chante l'émouvant Ich grolle nicht (Je ne me plains pas) de Schumann

La soprano Emilie Rose Bry nous fait ressentir toute la tragédie que vit l'épouse, devenue guide, gardienne et accompagnatrice de son mari, par la force de son amour et son admiration. A l'énoncé de chaque symptôme, elle oppose une explication, prétendant que son mari faisait une blague, que son travail le rend distrait ou qu'il a évolué vers la peinture abstraite.

Le choc de ces trois visions de la maladie est rendu, à son paroxysme, par la superposition des voix des solistes exprimant chacun ses pensées. La confusion qui en découle reflète le chaos causé par la cécité cérébrale du Dr P.

Lorsque le Dr P. demandera avec légèreté s'il y a une prescription, Sacks n'aura qu'une recommandation : "Davantage de musique"...

La partie instrumentale est très belle et les chanteurs talentueux, mais les parties vocales, plutôt récitatives, sont parfois pesantes. Les joyeuses routines-guides fredonnées rendent bien le vécu du Dr P. surtout quand elles sont interrompues, le laissant dans le désarroi.

Pour le reste, des dialogues ponctués de chant auraient peut-être mieux convenu, d'autant que l'intégralité du récit est repris, mais c'était le choix du compositeur et l'ensemble, plein d'humanité, reste une oeuvre très émouvante.

Du 13 au 17 novembre 2015 au Théâtre de la Croix-Rousse

Livret : Oliver Sacks, Christophe Rawlence et Michael Morris, d’après une étude d’Oliver Sacks
Musique : Michael Nyman - Mise en scène et décors : Dominique Pitoiset
Orchestre de l’Opéra de Lyon  sous la direction
musicale de  Philippe Forget-

Chanteurs du Studio de l’Opéra de Lyon :

  • Lancelot Nomura (Dr P. ) - Basse
  • Mikkel Skorpen (Oliver Sacks) -  Ténor
  • Emilie Rose Bry (Mme P.) - Soprano

Directeur artistique du Studio : Jean-Paul Fouchécourt

Nouvelle production de l'Opéra de Lyon - Coproduction Bonlieu Scène nationale Annecy et la Compagnie Pitoiset - Dijon - En partenariat avec le Théâtre de la Croix-Rousse

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